Réhabiliter le repos : une compétence clé dans un monde qui s’épuise
Introduction : être à contre-courant, une constante
J’ai souvent été à contre-courant.
Enfant déjà, là où beaucoup cherchaient le mouvement et l’agitation, je trouvais refuge dans le calme : les livres, les animaux, le silence. Comme un besoin instinctif de m’extraire d’un monde que je percevais déjà comme trop rapide, trop dur, trop exigeant.
Adolescente, puis étudiante, mes choix ont continué à me placer en décalage : changer d’environnement quand tous restaient ensemble, renoncer à la fête pour le travail, choisir des chemins plus exigeants, plus solitaires.
Plus tard, dans mon parcours professionnel, cette posture s’est confirmée. En tant qu’ingénieure nutrition j’étais globalement normale dans une entreprise agro-alimentaire. Mais quand j’ai poussé pour développer une approche socio-anthropologique de l’alimentation, j’ai été perçue comme un “ovni” : difficile à faire entrer dans des logiques purement quantitatives, poil à gratter qui questionne les cadres établis.
Avec le recul, être à contre-courant n’est jamais confortable. Mais c’est souvent là que naissent les transformations nécessaires.
Et aujourd’hui, je continue.
Je défends une valeur devenue presque subversive : le repos et la régénération.
Le besoin d’appartenance : pourquoi nous nous épuisons
Nous sommes des êtres profondément sociaux.
Notre besoin d’appartenance est fondamental : être reconnu, accepté, intégré. Et pour cela, nous sommes prêts à beaucoup, souvent à trop.
Nous adaptons nos comportements, nos rythmes, nos choix… parfois jusqu’à ignorer nos propres besoins physiologiques et émotionnels.
Dans un monde où la norme est devenue l’hyperactivité, ralentir devient suspect.
Se reposer devient presque un acte de déviance.
Alors, pour rester dans le groupe, nous accélérons.
Même quand tout en nous crie de ralentir.
Une société qui épuise (et normalise l’épuisement)
Nous évoluons dans un modèle qui valorise le “toujours plus” :
- plus de productivité
- plus de stimulation
- plus de vitesse
- plus de consommation
Au détriment de notre lien au vivant :
- de moins en moins connectés à la nature
- de moins en moins à l’écoute de notre corps
- une difficulté croissante à accueillir nos émotions
- une hyperstimulation permanente, notamment via les écrans
Comme l’écrit Anaïs Gauthier dans La stratégie du repos : « La société n’a aucun intérêt à ce que votre santé et votre bien-être s’améliorent… »
Dans ce contexte, savoir être à contre-courant devient une compétence essentielle.
Car oui, il faut du courage pour quitter la team très tendance des hyperactifs pour rejoindre la minorité des “professionnels du repos”.
Un enjeu de santé publique majeur
Les chiffres sont sans appel :
- Les troubles anxieux et dépressifs sont en forte augmentation dans le monde
- Le burn-out touche une part croissante des actifs
- La fatigue chronique devient une norme silencieuse
En France, plusieurs études récentes estiment que :
- 1 salarié sur 2 se dit en détresse psychologique
- 2,5 millions d’actifs sont en burn-out sévère
- 30 % des actifs présentent un risque de burn-out
Et les chiffres sont tout aussi alarmants à l’échelle mondiale.
Nous ne sommes plus face à un inconfort individuel.
Nous sommes face à un enjeu sociétal majeur.
Continuer dans cette direction n’est pas soutenable, ni pour les individus, ni pour les organisations, ni pour la planète.
Le repos : un levier de performance durable
Contrairement aux idées reçues, le repos n’est pas un frein à la performance.
C’est une condition de la performance durable.
Se reposer, c’est :
- restaurer ses capacités cognitives
- réguler son système nerveux
- améliorer sa créativité
- renforcer sa santé physique
- stabiliser ses émotions
Mais aussi :
- prendre du recul
- mieux décider
- retrouver du sens
S’autoriser à ralentir, c’est sortir d’une logique d’épuisement pour entrer dans une logique d’efficience. Olivier Hamant parle lui de robustesse.
C’est passer du “toujours plus” au “juste nécessaire”.
Ce n’est pas qu’une question de sémantique.
Je parle ici d’un changement de paradigme profond dans notre manière d’être au monde.
Le point de bascule : quand la minorité devient norme
Dans les dynamiques sociales, il existe un seuil à partir duquel une minorité peut entraîner un changement global. Certaines recherches évoquent un point de bascule autour de 25 % d’adoption.
L’exemple du vélo aux Pays-Bas est éclairant :
Au départ marginal, l’usage du vélo a progressivement été soutenu par des infrastructures adaptées (pistes cyclables, réduction de la place de la voiture).
Puis un basculement s’est opéré : aujourd’hui, le vélo est devenu une norme.
Ce type de transformation est possible.
Et il pourrait en être de même pour le repos.
Et si vous faisiez partie des précurseurs ?
Réhabiliter le repos dans nos vies demandera du courage (je prévois de rédiger un prochain article sur comment introduire le repos dans son quotidien).
Au début, cela vous placera en décalage.
Vous serez peut-être incompris.
Perçu comme moins engagé, moins performant.
Comme tous ceux qui ouvrent de nouvelles voies.
Mais la vraie question est ailleurs :
👉 Quel modèle souhaitez-vous incarner ?
👉 Quel héritage souhaitez-vous laisser ?
Pour vous.
Pour vos proches.
Pour les générations à venir.
Se libérer des injonctions productivistes, c’est retrouver un rythme humain.
Un rythme avec des limites.
Et donc, nécessairement, des temps de régénération.
Conclusion : une révolution silencieuse
Le repos n’est pas un luxe.
Ce n’est pas une faiblesse.
Ce n’est pas une perte de temps.
C’est un choix.
Un positionnement.
Presque un acte militant.
Et peut-être, aujourd’hui, l’un des plus nécessaires.

